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Sénégal : les coupures d’internet sont un autre signe d’une démocratie en péril

Restreindre l’accès à l’internet au Sénégal est coûteux. Il y aura des coûts financiers et des dommages aux moyens de subsistance.

Le 1er juin, le gouvernement sénégalais a commencé à bloquer plusieurs plateformes numériques, dont Facebook, WhatsApp, Instagram, Telegram et YouTube, dans certaines régions. Quelques jours plus tard, il a étendu les perturbations à l’ensemble de l’internet mobile et à plusieurs chaînes de télévision.

Les réseaux sociaux ont été bloqués pendant deux jours, puis l’internet mobile a été fermé pendant quatre jours.

Étant donné que la quasi-totalité des internautes sénégalais y accèdent par le biais de leur téléphone portable, ces mesures se sont traduites par un blocage quasi total des communications numériques et de l’information. La pénétration de l’internet au Sénégal a explosé ces dernières années. Il y a dix ans, seulement 13 % de la population était en ligne. En 2021, la majorité (58 %) y avait accès. Les réseaux sociaux permettent d’impulser de nombreuses petites entreprises.

Ces mesures interviennent après de graves troubles politiques. Au moins 16 personnes ont été tuées et des centaines d’autres arrêtées lors de manifestations à Dakar, Ziguinchor et dans d’autres régions, à la suite de la condamnation du chef de l’opposition Ousmane Sonko.

Les militants du parti Les Patriotes du Sénégal de Sonko ont critiqué les accusations portées par le procureur comme étant motivées par des considérations politiques. Sonko a été acquitté de l’accusation de viol et condamné pour “corruption de la jeunesse”.

Pour justifier les blocages d’Internet, le ministre de l’Intérieur Antoine Félix Abdoulaye Diome a cité la publication d’“appels à la violence et à la haine”.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement sénégalais perturbe l’accès à l’internet. Il l’a fait en 2021, lorsque des manifestations ont éclaté à la suite de l’arrestation de Sonko. Dans ce cas, les coupures n’avaient duré que quelques heures.

Les coupures d’internet en Afrique sont de plus en plus fréquentes. Des interruptions ont été documentées dans 11 pays africains en 2022, et six entre janvier et mai 2023. Parmi les cas récents, on peut citer l’Éthiopie, la Libye, le Soudan et le Zimbabwe.

Tous les pays ayant connu une coupure d’internet depuis janvier 2022 ont un bilan plus mauvais que celui du Sénégal en matière de protection des libertés civiles, comme l’a évalué Freedom House. Le Sénégal a été considéré comme un modèle en matière de démocratie sur le continent.

Toutefois, ces dernières années ont été marquées par des signes d’alerte. Des leaders de l’opposition ont été empêchés de participer à des élections par des procès qui pourraient avoir été motivés par des considérations politiques. Des électeurs de l’opposition ont affirmé avoir été privés de leurs droits.

Les violences récentes et la coupure d’internet par le gouvernement ne manqueront pas de renforcer les craintes d’un recul de la démocratie.

Réactions du public

La restriction de l’accès à l’internet entraînera des coûts.

Tout d’abord, les organisations internationales et nationales de droits de l’homme ont condamné les blocages. Amnesty Sénégal les a qualifiés de “contraires au droit international” et a déclaré qu’ils “ne peuvent être justifiés par des impératifs de sécurité”.

Deuxièmement, il y aura des coûts financiers, tant pour le pays que pour les individus. Une coupure totale pourrait coûter à l’économie sénégalaise près de 8 millions de dollars par jour. En outre, l’interruption des communications numériques en temps de crise a des coûts pour la population. Les individus doivent pouvoir contacter et localiser leur famille et leurs amis, déterminer les zones de sécurité et prendre des dispositions pour le transport, la nourriture, l’eau et les soins médicaux.

Les dommages causés aux moyens de subsistance sont considérables.

Troisièmement, les fermetures pourraient susciter la colère de l’opinion publique.

Le gouvernement du président Macky Sall pourrait en conclure que toute réaction populaire se concentrera sur des segments de la population déjà favorables à l’opposition, à savoir les jeunes urbains en chômage.

En imposant des restrictions, il espérait limiter les protestations, sans pour autant éroder son soutien de base.

L’opinion sénégalaise sur cette question, du moins en principe, est assez divisée. Selon une enquête représentative nationale menée par Afrobarometer, une organisation panafricaine non partisane de recherche sur l’opinion publique, en décembre 2020-janvier 2021, seuls 54 % des répondants sénégalais étaient d’accord avec l’affirmation suivante

L’accès illimité à l’internet et aux médias sociaux aide les gens à être plus informés et à devenir des citoyens actifs, et devrait être protégé.

Mais 42 % sont d’accord avec une option alternative, à savoir que :

Les informations partagées sur Internet et les médias sociaux divisent les Sénégalais, et l’accès devrait donc être réglementé par le gouvernement.

Bien que cette question ne concerne pas spécifiquement les blocages, elle donne un aperçu des tendances générales du public sénégalais quant à l’implication du gouvernement dans ce domaine.

Selon Afrobarometer, ceux qui déclarent utiliser les médias numériques au moins une fois par semaine sont plus favorables à un accès illimité que ceux qui ne les utilisent pas (59 % contre 47 %). Les citadins sont plus favorables que les ruraux (58 % contre 50 %), et les hommes sont légèrement plus favorables que les femmes (55 % contre 52 %).

Nous constatons également que le soutien à l’internet sans restriction augmente avec le niveau d’éducation : 49 % des personnes n’ayant pas suivi d’enseignement formel y sont favorables, tandis que 58 % des personnes ayant suivi un enseignement secondaire ou supérieur y sont favorables. Les jeunes de 18 à 35 ans sont plus favorables à l’internet sans restriction que les plus de 46 ans (54 % contre 48 %).

Ceux qui déclarent avoir manifesté dans le passé sont plus favorables à l’internet sans restriction que ceux qui ne l’ont pas fait (61 % contre 52 %). Enfin, parmi ceux qui ont déclaré qu’ils voteraient pour Sonko lors des prochaines élections, une écrasante majorité (70 %) s’est prononcée en faveur de l’internet sans restriction. Une faible majorité (53 %) des partisans de Sall y sont favorables.

Les chiffres suggèrent que ceux qui soutiennent l’accès illimité sont issus des mêmes groupes démographiques que ceux qui sont les plus susceptibles de descendre dans la rue – de jeunes hommes urbains qui maîtrisent l’informatique et qui sont frustrés par leur incapacité à convertir leur niveau d’éducation en emploi rémunérateur..

Un pari risqué

Des observateurs indépendants tels que Freedom House ont caractérisé le Sénégal comme “l’une des démocraties électorales les plus stables d’Afrique” et ont souligné “l’indépendance relative des médias et la liberté d’expression”.

Le Parti socialiste, qui était au pouvoir depuis l’indépendance en 1960, a été évincé lors d’élections pacifiques en 2000. Un autre sortant a perdu de la même manière en 2012.

Mais la réputation de phare démocratique du Sénégal, acquise de haute lutte, commence à s’éroder. Les événements de ces deux dernières semaines ont pour toile de fond le fait que le président Sall maintient le flou sur la volonté qui lui est prêtée de briguer un troisième mandat l’année prochaine. Ce qui, de l’avis de beaucoup, serait inconstitutionnel.

Par conséquent, M. Sall surveille certainement le soutien dont il bénéficie auprès des jeunes sénégalais vivant en milieu urbain. Son prédécesseur, Abdoulaye Wade, est arrivé au pouvoir en 2000 grâce à une vague de soutien de la part de cette frange de la population, mais il a perdu face à Sall 12 ans plus tard, lorsque ce soutien s’est érodé.

Sall, dont le soutien à Dakar s’est effondré de 74 % en 2012 à 49 % en 2019, craint de subir le même sort. Sonko, qui s’appuie sur la jeunesse urbaine mécontente, semble être le type même de candidat capable d’étouffer Sall.

Le défi pour le gouvernement de Sall, cependant, est que tous les avantages à court terme qui découlent de la limitation des manifestations pourraient être contrebalancés par une opposition plus dure et plus large parmi les jeunes urbains.

Les dommages causés à l’économie pourraient affaiblir le soutien plus largement. Toute nouvelle érosion du soutien parmi des groupes démographiques importants pourrait s’avérer ruineuse pour lui et ses alliés.

Cet article a été actualisé suite à la précision sur les raisons évoquées par le ministre de l’Intérieur pour justifier le blocage des réseaux sociaux.internet, Cameroun Actuel

Jeff Conroy-Krutz, Associate Professor of Political Science, Michigan State University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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