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Guibaï Gatama, le Camerounais qui refuse de perdre le Nord

GuiBaï Gatama

Journaliste et militant politique, il s’est érigé en porte-parole du septentrion. Son objectif : le retour du Grand-Nord aux affaires – une région qu’il estime lésée depuis que Paul Biya est au pouvoir. Rencontre.

Samedi 6 novembre 1982, à 10 heures. École primaire publique de Bépanda, à Douala. Le maître d’école de Guibaï Gatama écrit au tableau un nom : Paul Biya. Celui-ci, jusque-là Premier ministre, vient de prendre les rênes du pays, deux jours après la démission du président, Ahmadou Ahidjo, originaire du Nord. Né le 29 décembre 1973, l’actuel directeur de la publication du trihebdomadaire régional L’Œil du Sahel, n’a alors que 8 ans et demi.

Un an plus tard, en 1983, le jeune élève est entraîné dans de vastes manifestations de soutien au nouveau chef de l’État, originaire du Sud. Elles sont encadrées par des policiers lourdement armés. Dans la foule, le natif du Nord chante à tue-tête avec la foule : « Vive Paul Biya, vive la rigueur, vive la moralisation ! » En retour, il reçoit des bonbons lancés depuis les cars qui dirigent le cortège.

Puis vient cette nuit du 6 avril 1984. Des militaires issus des rangs de la Garde républicaine, regroupés au sein du mouvement « J’ose » et du « Conseil militaire supérieur », dirigés par le colonel nordiste Ibrahim Saleh, fomentent une tentative de coup d’État. Les jours suivants, une vague d’arrestations, de jugements et d’exécutions cible particulièrement les ressortissants du Nord, proches d’Ahidjo. Le père de Guibaï Gatama, simple policier, est affecté à Kousséri (Extrême-Nord), à près de 2 000 km de Douala.

Guibaï Gatama s’en souvient parfaitement, mais note que, « mis à part cette affectation, pas grand-chose ne s’est passé ». Pourtant, ces événements ont bel et bien contribué à forger sa conscience politique et l’ont poussé à s’intéresser de près à la vie publique, dès ses années de lycée. Au fil du temps, il est même devenu une figure politique nationale. Mais qui est donc ce fils de policier qui s’est mué en militant et en porte-parole de sa région d’origine ?

Marafa Hamidou Yaya tout-puissant

Ce matin du lundi 30 octobre 2023, sous un ciel ensoleillé et paisible, nous franchissons le grand portail rouge du journal spécialisé dans l’actualité du Grand-Nord, dans le luxueux quartier Bastos de Yaoundé. Le bureau richement décoré de Guibaï Gatama se trouve à l’angle du bâtiment. L’intéressé nous accueille, et précise d’entrée de jeu son combat : « Replacer le Grand-Nord, qui se trouve dans une situation déplorable, dans le paysage politique. »

L’un de nos moyens, explique-t-il, est d’être « une puissance électorale ». Ainsi, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2025, il a, le 9 janvier 2024, appelé les populations nordistes à s’inscrire massivement sur les listes électorales. L’engagement de Guibaï Gatama s’inscrit dans le prolongement des actions qu’il a entamées dans sa jeunesse avec ses aînés du septentrion – dont certains acteurs du putsch manqué de 1984, passés au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir).

Il s’agit, entre autres, de Garga Haman Adji, ancien ministre et candidat aux scrutins présidentiels de 2004, 2011 et 2018 ; de feu Dakolé Daïssala, fondateur du Mouvement pour la défense de la République (MDR) ; d’Amadou Moustapha, ministre chargé de mission à la présidence ; d’Issa Tchiroma Bakary, ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, et de Marafa Hamidou Yaya, ex-secrétaire général de la présidence, aujourd’hui en détention. Des caciques du pouvoir qui ont forgé sa personnalité.

À leurs côtés, Guibaï Gatama a commencé à se « mouvoir dans le monde politique, à apprendre, et à relativiser, aussi, ce qu’est le pouvoir pour un être humain ». Parce que ce sont des personnalités qui ont tutoyé les sommets, qui ont chuté, qui ont rebondi… Parmi elles se détache Marafa Hamidou Yaya. « Je l’ai connu au faite de sa puissance, [mais] je n’étais pas lié à lui. Aujourd’hui qu’on se côtoie, je trouve un homme formidable, plein d’idées, et qui, de mon point de vue, était de tous les Nordistes celui le plus à même de diriger le pays ».

« Déliquescence totale » du nord du Cameroun

En 2002, Dakolé Daïssala, Issa Tchiroma ou encore Hamadou Moustapha publient un Mémorandum des problèmes du Grand-Nord, avec, pour objectif, d’enrayer le « déclin » du septentrion en matière de développement. Alors que 47% de la population camerounaise vit dans le Grand-Nord, la région de l’Extrême-Nord ne compte à l’époque aucun gynécologue. Très rares sont les Nordistes dans la fonction publique. Aucun n’est membre de la Cour suprême ou président de cour d’appel.

Le but est donc tout trouvé : obtenir un meilleur partage du « gâteau national ». Désigné porte-parole du mouvement, Guibaï Gatama s’engage dans la bataille. Vingt années plus tard, toutes les personnalités qui y participèrent sont devenues ministres, au moins une fois. Pas Gatama. La situation a-t-elle changé pour les régions du septentrion ? Non, affirme le journaliste, pour qui elles sont dans un état de « déliquescence totale ».

En examinant la carte administrative du Cameroun, il constate à quel point le Grand-Nord, qui s’étend sur environ 154 000 km2 et compte 10 millions d’habitants répartis entre 15 départements (contre 8 pour la seule région de l’Ouest), est sous-administré. Cette situation, explique-t-il, entrave non seulement le développement des régions nordistes, mais restreint aussi leur représentation dans les institutions. L’Adamaoua pourrait, selon lui, compter 8 départements, le Nord au moins 7, et l’Extrême-Nord 10, afin de mieux répondre à leurs besoins respectifs.

« Uranium enrichi » au palais d’Etoudi

« Affirmer que nous ne souhaitons pas prendre le pouvoir serait mentir, évidemment », poursuit Gatama. « Nous devons attendre que Paul Biya quitte ses fonctions pour envisager de le reprendre, pour le moment nos mains sont liées », ajoute-t-il. Et de conclure : « Si, après Biya, un Nordiste ne revient pas au pouvoir, cette partie du pays va complètement se dégrader ». Guibaï Gatama risque une métaphore : si, dit-il, le palais présidentiel d’Etoudi était une « centrale nucléaire », le Grand-Nord devrait être considéré comme son « uranium enrichi ».

Comment s’offrir l’accès à « l’herbe fraîche des verts pâturages d’Etoudi » ? Même si cela doit « passer par Paris et par la diaspora, nous sommes déterminés comme jamais », affirme-t-il. Selon l’économiste Dieudonné Essomba, difficile, toutefois, d’imaginer qu’un autre groupe socio-ethnique que celui des Fang-Béti accède au pouvoir, tant ce groupe a verrouillé le système et détient la majorité des postes clés de la haute fonction publique, de l’armée, de la diplomatie…

Guibaï Gatama reste pourtant convaincu que le Grand-Nord possède les atouts et les ressources nécessaires pour jouer un rôle crucial dans la gouvernance du pays. Il fait sien un mot célèbre d’Amadou Ali, ancien vice-Premier ministre et ministre de la Justice, originaire de Kolofata, dans l’Extrême-Nord : « Nul ne peut diriger le Cameroun s’il n’a avec lui le soutien du Grand-Nord ». Signe du poids politique de cette région, lors de la présidentielle de 2018, Paul Biya y avait tenu son unique meeting de campagne.

Le patron de L’Œil du Sahel a donc lancé, en juin 2020, le mouvement « 10 millions de Nordistes » pour « promouvoir et défendre les intérêts du septentrion dans un esprit républicain ». Mais, selon ses détracteurs au pouvoir, cette démarche serait « contraire à la Constitution », susceptible de porter atteinte à « l’unité nationale » et constituerait un « dangereux instrument de tribalisme ». Bien que Guibaï Gatama affirme n’avoir jamais eu pour objectif de gêner l’appareil d’État, « 10 millions de Nordistes » a été déclaré illégal.

Proche de Paul-Louis Motaze

À la veille de l’élection présidentielle de 2018, Guibaï Gatama avait déjà inventé le concept d’ « observateur d’un jour ». Mais ce projet avait éveillé les soupçons. Le Grand-Nord étant un pilier du soutien à Paul Biya, certains militants de l’opposition avaient accusé son promoteur d’être un « manipulateur » agissant dans l’ombre pour le compte du camp au pouvoir.

L’intéressé botte en touche : l’opération s’est faite « en toute transparence » et a permis à de nombreux jeunes de s’impliquer en politique.

Autre accusation fréquente : le Grand-Nord serait, par essence, putschiste. Guibaï Gatama rejette, là aussi, ce qualificatif. « Cela fait partie de notre histoire, c’est vrai. Mais nous ne devons pas être cantonnés à cela. Nous ne sommes pas comme ceux qui ont choisi de recourir aux armes pour se défendre, et notre conviction est que ceux qui optent pour la violence armée doivent répondre de leurs actes devant la justice. Nous sommes attachés aux valeurs républicaines. De 1984 nous ne gardons aucune rancune ».

Guibaï Gatama sera-t-il un acteur de l’après-Biya ? Dans un contexte de guerre des clans, il est présenté comme un proche de Louis-Paul Motaze, le ministre de l’Économie, et de Manaouda Malachié, le ministre de la Santé, et ses détracteurs voient en son mouvement ainsi qu’en son journal des moyens de lutte et de communication entre les mains des élites nordistes. « Le Nord n’est pas un ensemble homogène, et Guibaï ne fait pas forcément l’unanimité », nuance une source.

« Aucune ligne de mon journal ne mentionne, par exemple, le mouvement “10 millions de citoyens” », souligne Gatama. « J’ai épousé une femme d’origine béti », indique-t-il, tout sourire, comme pour balayer les accusations de tribalisme dont il fait souvent l’objet. Il cite les spécialités du Centre, tels que l’okok et le kwem, que sa femme prépare souvent à la maison, comme ses plats préférés. Bien sûr derrière le lalo, mets traditionnel du Nord.

Féru de football, il fréquente à la fois le stade omnisports Ahmadou-Ahidjo, à Yaoundé, et le Roumdé Adjia, à Garoua, et soutient aussi bien le Coton Sport Football Club de Garoua que l’Union Sportive de Douala. S’il devait envisager un changement de carrière, il choisirait d’être enseignant. Lorsqu’on lui fait remarquer qu’au Cameroun les professeurs ont un statut précaire, l’ancien étudiant de l’université de Yaoundé répond : « Je ne lie pas ma profession à ce qui pourrait me rapporter de l’argent. Je n’ai jamais tenté de concours, dans ma vie. Le seul que j’ai passé est l’examen d’entrée en sixième ».

Par Jeune Afrique

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