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Au Cameroun, Ferdinand Ngoh Ngoh, Adolphe Moudiki et la raison d’État

Le secrétaire général de la présidence et le patron de la SNH s’opposent sur la manière de gérer le pipeline Tchad-Cameroun. Une querelle au sommet de l’État dans un microcosme qui préfère habituellement régler ses comptes à l’abri des regards.

Ambiance tendue au sein de la Société nationale des hydrocarbures (SNH). Jamais les affaires de cette entrepris publique n’avaient à ce point été exposées aux regards. Et, en trente-deux ans de « règne » à la tête de la plus grande entreprise du Cameroun et d’Afrique centrale, jamais Adolphe Moudiki, son puissant administrateur-directeur général (ADC), n’avait à ce point été humilié.

La querelle couvait depuis plusieurs semaines. Mais, le 13 juin dernier, un camouflet lui a été infligé dans le dernier paragraphe du compte rendu du conseil d’administration, qui avait été dirigé par Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la Présidence.

Ce jour-là, « le conseil [décide] de geler la transaction conclue, le 19 avril, entre la SNH et la société Savannah Energy ». Enterrement de première classe, donc, pour ce projet de rachat de 10% des actifs que possède Savannah Energy dans le consortium Cameroon Oil Transportation Company (Cotco).

Moyennant 26,7 milliards de F CFA (près de 41 millions d’euros), la transaction aurait permis à la SNH de détenir non plus 5 % mais 15,17 % du capital de ce consortium qui exploite la partie camerounaise du pipeline Tchad-Cameroun, d’où l’américain ExxonMobil vient de décider de se retirer. Mais la Présidence de la République en a décidé autrement, par la voix de Ferdinand Ngoh Ngoh.

Le Tchad, vent debout contre le projet

En d’autres temps, une décision de cette nature ne serait jamais sortie du secret des délibérations. Mais il est possible que les autorités camerounaises aient cherché à rassurer la partie tchadienne, qui était vent debout contre ce rachat. Le 20 avril, N’Djamena a même rappelé son ambassadeur à Yaoundé pour manifester son hostilité au projet.

L’affaire n’est sans doute pas terminée, et l’actionnariat de Cotco n’a pas fini d’alimenter appétits et coups bas. Il n’empêche, la SNH est sorti* de la pénombre, et Adolphe Moudiki, 84 ans et partisan de l’accord avec Savannah, a été publiquement désavoué. Longtemps, pourtant, la SNH a été un véritable État dans l’État, une République à part régentée par cet homme à l’image lisse, presque terne, ne rendant compte qu’au président de la République et à aucun autre Camerounais, pas même à la dizaine de secrétaire généraux de la présidence qu’il a vus arriver au cours de son long mandat. Serait-ce la fin d’une époque ?

Quelques jours plus tôt, Adolphe Moudiki avait déjà essuyé un affront tout aussi cuisant, de la plume du même Ngoh Ngoh. Au lendemain d’une réunion du conseil d’administration de Cotco, le 24 mai, à l’Hôtel Bristol, à Paris, l’ADC adressait un courrier courroucé au ministre des Finances, Louis Paul Motaze, pour se plaindre du comportement de Judith Menguele, qui l’y représentait.

Réponse courte et sèche

« [Elle] s’est illustrée par des prises de position contraires à celles du représentant de la SNH, manifestant ainsi publiquement une divergenci de la partie camerounaise, écrit Adolphe Moudiki le 30 mai. Elle n’a pas approuvé les résolutions proposées par Savannah Energy sur les activités bancaires de Cotco, le remplacement du PDG de Cotco et le rapport d’activité de la société […]. Dans ces conditions, la SNH se voit contrainte de procéder au remplacement de Mme Menguele au sein du conseil d’administration de Cotco et cooptera à cet effet, dès le prochain conseil, un nouvel administrateur que je désignerai. »

La réponse – courte et sèche – lui était parvenue quelques jours plus tard. « J’ai l’honneur de vous faire savoir que [le président Biya] instruit le maintien de Mme Menguele dans ses fonctions de représentante du ministère des Finances au conseil d’administration de Cotco. » Le courrier n’est pas signé de la main de Motaze, mais de celle du secrétaire général de la présidence en personne.

Jusqu’à cet épisode, rien ne laissait soupçonner la moindre animosité entre Moudiki et Ngoh Ngoh. Dans ce cercle restreint des fidèles de Paul Biya, les deux hommes sont faits du même bois. Deux grands fauves au cuir tanné par l’adversité. Raides, dépourvus d’affect, impitoyables, comme les apprécie leur mentor. Mais si le patron de l’entreprise pétrolière doutait encore de la puissance de Ngoh Ngoh, il vient d’en prendre toute la mesure.

Adolphe Moudiki est pourtant détenteur de pouvoirs spécifiques pour veiller sur les intérêts camerounais dans le secteur pétrolier et gazier. Cela lui donne en théorie le droit d’engager la SNH sans requérir l’autorisation préalable du conseil d’administration. Sur le papier, il avait donc la possibilité d’augmenter la participation de la SNH dans Cotco par le biais d’un partenariat avec Savannah Energy, elle-même acquéreur des actions ExxonMobil dans le but de « contrer les prétentions hégémoniques du Tchad sur cette entreprise stratégique [Cotco] »

Bientôt en disgrâce ?

Ce grand commis de l’État, solitaire et irascible, a toujours agi avec pour seul patron le président Biya. Entre l’un et l’autre, la ligne directe a toujours fonctionné. Faut-il voir, dans les coups que lui a portés Ngoh Ngoh, le signe d’une disgrâce ? Ses nombreux détracteurs s’en réjouissent par avance. Ceux qui lorgnent l’un des plus beaux postes de la République aussi.

Il fait pourtant peu de doutes que Paul Biya avait approuvé l’opération de rachat des actions d’ExxonMobil, avant de se raviser. Il est tout aussi probable qu’il n’en ait rien dit à Moudiki, ce compagnon de route de cinquante ans, qui n’aura d’autre choix que de manger son chapeau.

De par leur triple affiliation, politique, économique et géostratégique, les affaires pétrolières relèvent du domaine réservé au président. Moudiki vient sans doute d’éprouver le goût amer de la raison d’État. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre, elle finisse par s’appliquer à son détriment.

Jeune Afrique

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